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La femme intranquille

Elle n’est pas sûre d’être heureuse. Ce qu’elle ressent est assez vague, un mélange de nostalgie, de soif de quelque chose d’autre que ce qui est (Marcel Proust) et d’inquiétude : une intranquillité. La certitude que tout avait pourtant bien commencé accroît sa perplexité. N’est-elle pas partie avec légèreté, rassemblant dans un élan enthousiaste ses possessions, reléguant employeur et collègues au rang des souvenirs, hypothéquant une carrière au demeurant incertaine, embrassant amis et parents dont il lui revient maintenant qu’ils avaient de la peine ?

Avec délices, elle s’est glissée dans une nouvelle maison, un nouveau pays, une nouvelle vie. Un recommencement. Une chance. Un pétillement de la vie. Avec l’audace des curieux et l’ardeur des ethnologues, elle a entrepris de s’approprier une nouvelle langue, une nouvelle culture. Les sens en éveil pour ne rien manquer de ce qu’elle découvrait, elle s’est sentie extraordinairement vivante, l’immobile est devenu mobile, l’invisible visible. Elle s’est mise à voir ce que la fixité de son cadre de vie, le poids des habitudes, des certitudes et du travail lui avaient caché jusqu’alors : la fluidité de la vie, l’incessant mouvement des choses. Leur impermanence aussi. Avec allégresse et reconnaissance, elle a pris sa place au sein de la grande famille humaine, dont elle a embrassé le gigantisme avec une acuité nouvelle. Un sentiment grisant, troublant aussi, car elle y a mesuré sa propre insignifiance.

Elle ne sait plus très bien où elle en est, comme si tout cet inédit avait balayé ses quelques certitudes, ouvrant la voie au doute et au questionnement. Telle la chèvre de M. Seguin contemplant avec incrédulité son clos entouré d’aubépines, si petit tout en bas dans la plaine (Alphonse Daudet), quand elle regarde en arrière et qu’elle y voit sa vie d’hier, tranquille et immobile, elle ne souhaite pas revenir sur ses pas. La voilà donc condamnée à aller de l’avant. Mais n’est-il pas présomptueux, et pour le moins hasardeux de vouloir prétendre à une vie d’exception, ouverte sur le large ? Le chemin devant elle lui paraît bien incertain ... Ou plutôt, elle sait bien comment il finira et c’est la source de sa frayeur. Le mouvement qui lui a donné la perception de la vie, jusqu’au vertige, lui a donné aussi la conscience de sa précarité et de son évanescence, de son humanité. De sa solitude également car partir c’est renoncer, et notamment renoncer à accompagner ses parents dans leur vieillissement. C’est un déchirement, une source de sa détresse. Sans compter ses enfants, qui grandissent et qui seront bientôt loin d’elle ...
Oeuvre de Eidrigevicius Stasys

Alors quoi ? De l’expatriation, la souffrance ne serait-elle finalement que le prix ? Ou n’y aurait-il pas aussi cette chance d’acquérir, avant la fin, une lucidité et une sagesse qui dépouillent des illusions nées de l’immobilisme et du confort douillet d’un nid où la vie s’écoulerait dans la somnolence ? Une intuition lui fait comprendre qu’il n’y a pas de temps à perdre, qu’il est urgent d’agir, ici et maintenant. De laisser sa trace.

Oui, mais comment ? A force de regarder l’autre elle a fini par se poser la question de sa propre identité. Question jusque-là occultée par la routine, la naissance des enfants, le statut social que lui procurait le travail et le sentiment d’appartenance à une famille, un voisinage. La réponse l’a plongée dans un abîme d’angoisse : mesurant le chemin parcouru, elle a vu les erreurs de parcours, les rêves oubliés, les bonheurs tout de même, une vacuité ... Accablée, fragilisée, elle s’est d’abord réfugiée en elle-même. Puis, s’étant ravisée, elle a considéré le chemin à parcourir encore : un arrêt sur la route est, certes, le moment de faire le point et peut-être de découvrir ses égarements, mais aussi une occasion de redémarrer dans la bonne voie.

Elle a dressé l’inventaire de ses ressources et atouts, y compris ces dons inexplorés jusque-là par manque de confiance en elle ou par l’urgence de la jeunesse. Vaillamment, elle s’est d’abord orientée vers un univers familier, celui de ses enfants, l’école, où un bénévolat lui a redonné une dignité sans lui fournir vraiment l’occasion d’exercer sa créativité. Depuis, avec l’intuition que l’art est le mieux susceptible de l’aider à affronter la vie et à y prendre plaisir, elle s’essaie à diverses activités, toujours à la recherche de sa voie et de l’oeuvre à réaliser.

Elle a fini par accepter son statut de nomade, s’est jointe à la caravane des expatriés auxquels elle s’identifie et auprès desquels elle trouve le réconfort et l’aide nécessaires pour continuer la traversée. Elle sait néanmoins qu’elle ne trouvera qu’en elle-même la richesse qui fera qu’au bout du compte, elle pourra considérer le chemin parcouru avec gratitude et satisfaction, tel un accomplissement, promesse de plénitude et de sérénité.

La route des expatriés n’est pas plus incertaine que celles des autres, car l’immobilisme ne crée que l’illusion de la permanence des choses. A l’inverse, le mouvement remet tout en question; il rend la route moins tranquille, sinueuse mais passionnante. Rien n’est plus vivifiant qu’un soupçon d’insécurité qui exige attention et vigilance, un engagement entier dans le présent. Comme si l’intranquillité était la voie la plus sûre vers la réalisation de soi.

Béatrice Cante, 2004