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Le passage

Un concours. Un concours sur le thème de la femme expatriée. Je reste tout d’abord un peu perplexe. « J’y vais, j’y vais pas » ? Dans ma situation où le travail a toujours été mon unique moteur, ce qui donne du sens à ma vie, l’écriture ne peut être qu’un luxe, c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas nécessaire en soi mais qui fait partie des privilèges auxquels seules quelques personnes ont accès. Et puis, il faut en avoir envie ou en avoir besoin ou savoir exprimer ce que l’on ressent. Je crois en fait qu’écrire n’est pas forcément naturel. Qu’importe : je suis partante !

Partir ? Ah oui, l’expatriation, revenons à notre sujet et rembobinons le film : une idée au départ, puis l’annonce officielle, enfin, une petite formation destinée « aux épouses », histoire de les rassurer. Je passe sur le terme « d’épouse » mais je ne l’étais pas, officiellement. Qu’à cela ne tienne : nous avons organisé notre mariage en moins de 3 semaines et nous sommes entrés ainsi dans le cadre convenu. Et puis le grand saut, un saut inimaginable, un véritable cahot, instantané. Contrairement à des voyages qualifiés de plus « exotiques », lorsque je suis arrivée au Texas, je n’avais pas gardé mon cerveau en éveil et la vigilance de mon esprit avait baissé pavillon. Je m’étais plutôt positionnée en « pilotage automatique » : je m’imaginais arrivant dans un pays de culture similaire, où les gens m’accueilleraient à bras ouverts. Bref, après quelques difficultés d’ordre logistique, le tout devait être joué en 2 temps 3 mouvements. Erreur… non pas fatale mais bien réelle ! Mais pourquoi un tel choc, un tel ébranlement de mes certitudes ?

En France, je travaillais à plein temps et comme j’adorais mon travail, les journées étaient longues car plus elles sont longues, plus elles signifient que l’on a un job intéressant et par conséquent, que l’on est soi-même très intéressant. Brutalement, ce que je croyais être ma raison de vivre, s’est arrêtée. Alors, au départ, je me suis dit, chouette je vais pouvoir disposer de mon temps, sans contrainte, sans limite. Mais, pour moi, ce n’était pas suffisant et ça ne l’est toujours pas. Et puis, je ne me pardonnais pas d’avoir rompu avec mes pactes aux dieux « Travail » et « Indépendance ».

J’ai toujours été habituée à évoluer dans le monde « des actifs » et culturellement, une femme qui ne travaille pas se situe dans un monde un peu à part : sa reconnaissance sociale est rendue difficile voire inexistante. Alors avec l’expatriation, me voilà de l’autre côté de la barrière, dans ce monde « un peu à part », abandonnée par les actifs. Mon premier choc ne venait donc pas de l’extérieur mais concernait uniquement la perception que j’avais de mon rôle ici à Houston. Et quel rôle… A notre arrivée, j’avais à cœur de prendre tout en charge : il faut bien se donner une raison de vivre, d’être présente, d’être « utile ». Être utile, ce mot revenait tout le temps. La maison devait être parfaite, le jardin bien entretenu, les enfants, à la page ! Mais qui me l’avait demandé ? Personne, je me l’étais imposé, seule, histoire de combler le vide. Du coup, le mari et les enfants voyant que la situation était totalement sous contrôle se sont détachés lentement mais sûrement de ces tâches dites ingrates qui ne sont ni source de reconnaissance ni source d’enrichissement personnel. Et qui était responsable de cet état de fait : mon mari, moi, la société qui nous entoure ? Les 3 très probablement.

Elever mes enfants, faire en sorte qu’aucun petit grain de sable ne vient s’infiltrer dans les rouages, devenir la Gentille Organisatrice des week-ends « découverte en famille » cela constitue une condition essentielle de ma vie mais insuffisante. J’ai besoin de rencontrer des gens, de partager des projets, de faire bouger les choses autour de moi, d’être reconnue tout simplement. D’avoir une existence propre et non être « la femme de… » ou « la maman de… ».

Alors, est venu le moment où j’ai dû arrêter de regarder derrière moi et je me suis forcée à définir mes priorités afin de concentrer toute mon énergie pour les accomplir. « Définir mes priorités » : cela peut paraître incroyable mais je ne l’avais jamais réalisé auparavant ou plus exactement, je n’avais jamais pris le temps de le réaliser. Ce n’est pas évident de se remettre en cause, de chercher à savoir si notre vie correspond à ce que l’on attendait qu’elle soit. Le projet de vie, le fameux, avec en toile de fond, la quête perpétuelle de l’équilibre. Ah, le joli mot que voilà : l’équilibre. Par définition, instable, il est à gagner, à inventer, à retrouver, à améliorer chaque jour. Cela signifie peut-être simplement pour moi, trouver une répartition, dans les actes de tous les jours qui me convient , un équilibre entre ce que je donne et ce que je reçois, entre ce que j’enseigne et ce que j’apprends, entre les moments qui m’appartiennent et ceux que je partage. Finalement, expatriée ou pas, les questions auxquelles je dois répondre ne changent pas. Mon expatriation sert simplement de révélateur : cela m’oblige à penser, et non pas à me laisser enivrer par l’agitation du quotidien. Je me rends compte de la richesse de pouvoir vivre cette expatriation, spécialement au Texas : découvrir des cultures qui se juxtaposent sans jamais se rencontrer, essayer de m’y insérer, décrypter les informations qui me parviennent, tenter de comprendre sans juger, se mélanger, tisser de nouveaux liens, se métisser... Et là, c’est avec un appétit immense que j’ai envie de rattraper le temps perdu, ce temps où je suis restée centrée sur « mon » problème, « mon » petit bouleversement . Mais cette étape était probablement nécessaire.

A présent, je rencontre des femmes battantes et combattantes, de toutes les nationalités avec leurs forces et leurs faiblesses, leurs certitudes et leurs interrogations. Les sujets sont nombreux et il y a de la place pour tout le monde : les droits de l’Homme, la peine de mort, l’obésité, l’illettrisme, le racisme…Toute cette énergie autour de moi me donne envie aussi de trouver ma place dans cette société et de me rendre « utile ». Utile, le mot réapparaît enfin.

Claire Roussie, 2004