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Des rives

Ciel bleu. Chaud. Chaleur. Calme. Mille mots qui ne peuvent s’inscrire en une page. Rencontres. Autour d’une arrivée. Autour d’un nouveau départ. Autour du temps qui s’écoule : le temps de s’installer, le temps de s’habituer, le temps de connaître et d’apprivoiser, le temps de refuser, le temps d’accepter et de transformer : le temps de créer. Mille histoires autour des autres, un million autour de nous-mêmes. Etranger. Etrangers. Etranges. Comme une vague dans une ville sans mer, l’infini des différences et de nouveautés nous emporte sur les sables de notre propre désert pour y faire des oasis.

Le temps d’une pause passe vite, le vertige des interrogations face à nos acquis, face au mythe américain, est aussi humide, énervant et insaisissable que le sel de cette ville marécageuse. Comme dans un théâtre, les décors se succèdent sans cesse, en croissant, en décroissant, à droite, à gauche, en face, en arrière. Tout est possible au pays de l’impossible.

Plus besoin de rêver sa vie. Avec du plâtre, on fait du béton, avec du provisoire on touche l’absolu, devant l’inconnu on finit par se connaître soi-même, devant le grand espace, on mesure mieux la liberté.

C’est quoi la liberté ? demanda la petite fille à l’oncle Sam.
Je ne peux te la décrire qu’au travers des lois, lui expliqua l’oncle Sam.
La petite fille prit son cahier et attendit que l’oncle Sam lui dicte les lois. Au bout d’une heure elle comprit qu’il lui fallait beaucoup de temps pour tout connaître et finit par s’endormir. Quelques minutes plus tard, emportée par le tumulte de son rêve, de ses interrogations, elle se sentit libre.

Facilité ? Solitude ? Etre ? Avoir ? Devenir ? Durée ?


La ville grandit. La ville est champignon. La ville n’a pas de politique d’urbanisation. La ville ne tient pas compte de ses laissés pour compte. Social. Société. Sociabilité. Individualité. Matérialité. Prospérité, progrès, confort. Sourire toujours prêt. Sourire dessiné avant le mouvement. Politesse de mœurs. Centres de l’enchantement et de l’ennui, du service, de la superficialité. Liberté anonyme. On se croise à peine. On ne se rencontre pas. On ne se regarde pas. On n’a pas le temps de s’aimer. Au pays des fourmis qui sait jouer est une cigale ?

Des machines à la place des jambes. Carrosserie faite pour les routes larges, pour les carrefours ouverts et plats qui s’inscrivent sur nos chemins.

Au féminin. Expatriée. La mère, l’épouse, l’amie. Celle qui donne, qui suit, qui s’oublie, qui est organisée, qui a de l’imagination, des ressources. A d’Amical pour Association. A d’Attentive pour Accueil. V de Volonté pour Volontariat. Le plaisir de faire plaisir. Plaisir de femmes ? Se réunir, échanger, donner corps à ses idées, partager ses connaissances, ses passions, ses trucs magiques, ses souvenirs, ses bouts du monde au cours d’un voyage en amont d’un fleuve matinal. Traversée joyeuse, légère, initiatique, aux promesses ouvertes sur un possible delta.

Ile forteresse sur une mer en attente. Ecole d’enfants bilingues, multilingues. Une langue pour dire des mots qu’on apprend au creux d’une sonorité inconnue. Enfance privilégiée. Privilège de connaître et comprendre un autre que soi, au-delà de ses frontières, de son pays. Humanisme. Communauté de francophones sur une Terre d’hommes.

Il arrive souvent que lorsqu’on commence à aimer cette ville, le sablier n’ait plus de sable à écouler. Un souffle qui avait pris quelques années. Un grain qui avait germé. On ne voudrait pas y rester pour toujours mais est-ce le moment de partir ? Encore un an ? Trois ans ? Le temps d’un visa ? Combien de temps ? Celui de se souvenir des mots de Jacques Prévert :

« Le temps nous égare, le temps nous étreint, le temps nous est gare, le temps nous est train ».

Clara Ploux, 2004