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Le temps de vivre

Dilettante : personne qui s’occupe d’une chose en amateur.

Amateur : personne qui cultive un art ou une science pour son seul plaisir, et non par profession.

Le dictionnaire propose bien d’autres définitions, mais Zoé préfère celles-ci. Dilettante, c’est le mot qu’elle utilise pour se définir, qu’elle donne en pâture à tous ceux qui cherchent désespérément à la classer dans l’une de leurs catégories. L’occupation d’une personne constitue un repère très important dans le ballet social, l’élément qui, associé à d’autres tels que la culture ou l’origine géographique et sociale, permet de “situer” quelqu’un. Ne pas avoir de travail ni de plan de carrière la met à part, et plus encore le fait qu’elle s’en accommode très bien. “Moi, je ne pourrais jamais rester à ne rien faire, comme toi : je deviendrais folle !” Cela la fait sourire, mais parfois elle s’impatiente : est-il donc si difficile de comprendre qu’il fait bon vivre lorsqu’on en prend le temps ? Adieu le stress, l’épuisement nerveux, le temps qui manque pour ce que l’on aime et ceux auxquels on tient ; la vie se déguste tellement mieux sans précipitation, à petites bouchées gourmandes...

“Que fais-tu donc toute la journée ?” Zoé l’a entendue, cette phrase, un nombre incalculable de fois. La liste de ses activités est longue, pourtant : “Voyons voir... Je lis beaucoup, je pratique différents sports, je joue du piano, je m’adonne à des expériences ... culinaires, rassure-toi, j’approfondis mes connaissances informatiques, et depuis peu, je crée des bijoux. Passionnant, non ? Et encore, j’aimerais aussi faire de l’escalade, apprendre le brésilien et le japonais, et suivre les cours de l’école du cirque !” “Mais... tu n’as pas d’enfants ?” Eh non, elle n’a pas d’enfants, et rien ne presse. Car Zoé vit une grande expérience grâce à son expatriation : elle découvre l’immense liberté d’être entièrement maître de son temps. En règle générale, après de longues années de formation plus ou moins poussée (lycée, études supérieures), le monde du travail est là qui vous attend : une perspective exaltante pour certains, mais surtout un passage obligatoire pour la plupart des gens. Jusqu’à la “libération”, pas toujours heureuse, de la retraite. En suivant son compagnon dans un pays où elle n’a pas le droit de travailler, Zoé a sans le vouloir été catapultée en fin du processus : la retraite à vingt-sept ans, qui dit mieux ?

Il est vrai qu’il lui arrive de culpabiliser, car elle s’adonne aux joies du farniente (du point de vue professionnel, s’entend) dans un monde où il faut toujours être actif - ou du moins le sembler -, sous peine de détonner. Le souci de rentabilité, qui auparavant ne concernait que le monde du travail, s’est aujourd’hui étendu à la vie privée : chacun cherche à rentabiliser son temps au mieux, c’est-à-dire en casant le plus d’activités possibles dans la limite du temps qui lui est imparti. L’homme contemporain vit au-dessus de ses moyens horaires, toujours pressé, se gavant d’expériences sans prendre le temps de les assimiler, pour arriver au bout du voyage peut-être plus pauvre que s’il était resté chez lui à cultiver son bout de jardin. Zoé, vivant en quelque sorte en-dehors du système, a pris conscience de cette situation : plus que jamais elle savoure chacun de ses instants de liberté, et prend le temps de vivre au rythme qui lui convient le mieux.

Stéphanie Grand, 2004